Qui êtes vous ? d’où venez vous ?

 

Je ne suis pas photographe de formation, mon métier d'origine c’est diamantaire, mais la street photography est ma bulle d'oxygène, ce qui me remplit intérieurement.

 

Racontez-nous votre parcours pro

 

Quand j’ai commencé à m’intéresser un peu sérieusement à la photo il y a quelques années, c’est immédiatement et naturellement dans la rue que je suis descendu. Seul le spectacle de la rue m’attirait et me fascinait mais je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire.

 

Petit à petit, j’ai découvert le travail de célèbres photographes de rue tels que Robert Franck, Helen Levitt, Joel Sternfeld, Elliott Erwitt, Saul Leiter ou Bruce Davidson. Très vite, j’ai compris que sans le savoir je m’inscrivais dans une tradition photographique, que je faisais partie d’une « famille », celle des reporters urbains, des « street photographers » .     Ca a été pour moi une révélation.

 

A partir de cet instant le virus ne m’a plus lâché. Etant autodidacte j’ai commencé à lire tout ce qui concernait ceux que je considère comme mes maîtres, j’ai parcouru les expositions, acheté des livres de photos, et au bout de quelques mois je ne passais plus une journée sans arpenter les rues de Paris.

 

Toujours la même année j’ai commencé à diffuser mes photos sur des sites spécialisés et très vite j’ai été frappé par le succès que rencontrait mon travail auprès de parfaits inconnus aux quatre coins du monde. C’était très excitant de constater que mes photos plaisaient en Afrique du Sud, en Australie, aux Etats-Unis, au Japon … A peine quelques mois plus tard une journaliste chinoise ayant remarqué mon travail sur le métro parisien m’a consacré une interview et quatre double pages dans le magazine Vision aux côtés du célèbre photographe de rue new-yorkais Markus Hartel.

 

Petit à petit, toujours en amateur passionné j’ai continué mon petit bonhomme de chemin, des administrateurs de blogs du monde entier m’ont demandé l’autorisation d’utiliser telle ou telle de mes photos, un jeune artiste peintre américain, Will Prinn, a souhaité réaliser une toile à partir d’une de mes photos. J’ai lu, appris, je me suis perfectionné.

 

En janvier dernier trois de mes photos ont été choisies par le Science Museum of United Kingdom pour illustrer le livre édité à l’occasion du centenaire du musée.

 

Et tout récemment Gérald Vidamment, le rédacteur en chef du magazine Compétence Photo a consacré un article à mon travail dans sa rubrique en ligne « Le Révélateur » consacrée aux nouveaux talents de la photographie.


 

Pourquoi Paris ?

 

Tout simplement parce que j’y vis. C’est MA ville ;-)) je la connais, je l’aime, je la sens, elle me manque quand je suis loin.

 

Quel message essayez-vous de transmettre dans vos photos ?

 

Mon but n’est pas de transmettre un message particulier à travers mes photos. Je me sens assez éloigné de ces photographes qui parlent de leur « œuvre », du « sens de leur démarche » ou qui veulent susciter une réflexion sur tel ou tel sujet au moyen de leurs photos.

 

J’ai en permanence présentes à l’esprit ces phrases de deux immenses photographes de rue new-yorkais que sont Helen Levitt et Saul Leiter. Helen Levitt disait : « Les gens me demandent souvent quel sens a ceci ou cela ? Et je n’ai pas de bonne réponse à leur donner. « Ce que vous voyez est ce que vous voyez, il n’y a rien à comprendre au-delà de ce qui est montré ».
Quant à Saul Leiter il est encore plus lapidaire : « I go out to take a walk, I seee something, I take a picture  ».

 

Pour moi la photo de rue se résume à ça. Ensuite bien sûr il faut être sensible à ce qui vous entoure, avoir l’esprit disponible et ne pas photographier n’importe quoi.
Quand je photographie la vitrine d’un magasin de chaussures éclairée pas le soleil couchant quel message voulez-vous que je fasse passer à part « Regardez comme un simple magasin de chaussures peut être beau, apprenez à regarder autour de vous, la beauté est partout, l’esthétique se trouve dans la réalité » ?

 

Pouvez-vous nous décrire votre style ?

 

Longtemps je n’ai pas eu conscience d’avoir un style mais sans arrêt les gens qui suivaient mon travail me disaient que mes photos étaient reconnaissables entre mille… alors j’ai bien été obligé de les croire.

 

Si je devais résumer mon style en un seul mot je dirais simplement de mes photos qu’elles sont « vraies ».

 

D’un point de vue purement technique, mon style est plutôt direct et frontal, je m’approche très près de mes sujets tout en essayant de rester presque invisible. Pour photographier dans une grande ville l’anonymat est essentiel. Je souhaite que mes photos soient authentiques, spontanées et sincères.

 

Je ne cherche pas à travestir la réalité en l’embellissant, en jouant avec les effets, la technologie ou les éclairages. Je préfèrerai toujours une photo ratée mais forte à une photo techniquement parfaite mais qui ne dégage aucune émotion.

 

Généralement je ne fais pas de plans larges, je ne photographie pas l’architecture urbaine, les grands espaces ou les foules. Mon sujet c’est l’humain, l’homme dans la ville et j’aime à me qualifier de photographe « à ras du trottoir ».

 

L’humour tient également une place importante dans mes photos, je suis très attentif aux excentricités du quotidien. Je joue souvent avec les affiches, les slogans publicitaires, les enseignes des magasins. Ils sont une source inépuisable de clins d’œil et de photos amusantes ou absurdes.

 

Mes photos sont tout à la fois crues et tendres, sombres et facécieuses. Parfois je m’étonne moi-même de cette capacité que je peux avoir à totalement me détacher émotionnellement d’une scène très dure alors qu’en même temps je peux être bouleversé par une scène empreinte de tendresse et de douceur.

 

Qui sont vos maîtres, vos inspirations en photo ?

 

De tous les aspects de la photographie la photo de rue est celui qui emporte toute mon admiration et tout mon respect car c’est le plus difficile. Le street photographer n’a droit qu’à un seul coup et est constamment exposé à l’échec et au ratage.

 

J’aime tous les photographes de rue, je me retrouve en chacun d’eux, je les comprends, je sais ce qu’ils ressentent, ce sont mes « frères d’armes ».

 

Mais mes maîtres sont surtout des photographes américains : Helen Levitt, Robert Frank, Saul Leiter, Bruce Davidson, Alex Webb, William Eggelston, Vivian Maier… entre autres.

 

Des femmes et des hommes simples et modestes qui toute leur vie ont arpenté les rues de leur ville pour en capter l’âme, sans jamais rechercher la gloire ou la notoriété.

 

Vivian Maier, décédée en 2009 était une simple nourrice à Chicago. Pendant plus de soixante ans elle a fait pour son plaisir personnel des dizaines de milliers de photos de rue qu’elle n’a jamais développées, donc jamais vues ... Son travail a été découvert par hasard après sa mort par John Maloof, l’acquéreur qui a acheté pour quelques dollars quelques cartons remplis de pellicules lors d’une vente aux enchères. Aujourd’hui elle est considérée comme l’une des plus grandes photographes du 20ème siècle.

 

Le premier ouvrage réunissant une partie de son travail est sorti en … 2011.

 

La photo, Paris et vous, une relation fusionnelle ?

 

Absolument. Je m’oblige d’ailleurs à sortir de temps en temps sans mon appareil photo, ça me fait des vacances… Quand je dis à ma fille de neuf ans que l’on va sortir mais que je ne prends pas l’appareil, elle me répond «ouf !!! ».

 

Parisien pure souche ou regard extérieur sur la capitale ?

 

Presque pure souche. Je suis né à 50 km de Paris mais j’y vis depuis que j’ai 18 ans. Je n’ai pas de regard extérieur sur Paris, au contraire, c’est ma ville, mon village, ma terre.

 

Que trouvez-vous à Paris que vous ne ressentez pas ailleurs ?

 

Aujourd’hui le mode de vie dans les grandes villes européennes est le même que ce soit à Londres, Berlin, Rome ou Barcelone, et l’être humain est le même partout. Je pense qu’au bout de quelques jours dans une de ces villes j’arriverai à y faire le même genre de photos qu’à Paris. Ce qui fait la différence à mon avis c’est la connaissance que le photographe a de sa ville, de ses habitants, de leurs habitudes, de leurs coutumes, des codes sociaux ou vestimentaires, des lieux où il se passe quelque chose. C’est ce qui fait que l’on ressent une ville, que je ressens Paris.

 

Ce que j’aime à Paris entre autre c’est cette magie qu’il y a de presque pouvoir changer de monde en passant d’un quartier à l’autre. Le découpage des arrondissements est tel qu’en quelques centaines de mètres on passe d’un quartier populaire à un quartier bourgeois, d’un quartier africain à un quartier indien… pour un photographe c’est une mine d’or.

 

Qu’est ce qui vous fascine, qu’est ce qui attire votre œil ?

 

Vaste sujet ! Je me fais souvent l’impression d’être un reporter de guerre en temps de paix. Dans la rue je suis obnubilé par ce qui m’entoure, ce qui se passe, le mouvement des gens, leur gestuelle, leur tenue vestimentaire, leurs relations les uns aux autres. Même les bruits attirent mon attention.

 

Mon sujet c'est la rue, la rue où tout est prétexte à faire image. Je photographie les hommes, les femmes, les choses, les anonymes dans leur quotidien, j'essaie d'enregistrer en une fraction de seconde la complexité comme la banalité de la vie urbaine et de la condition humaine.

 

Ma démarche n’est pas prioritairement esthétique, je ne cherche pas spécialement à faire une « jolie photo » mais surtout à capter un bel instant de vie urbaine ou un moment fort. J’essaie de dénicher l’extraordinaire dans l’ordinaire. Je m'efforce de capter le théâtre de la rue sans me soucier de ce qui est beau ou laid, confortable ou dérangeant. Ma seule exigence est la spontanéité. Je regarde l'humanité telle qu'elle se montre à nos yeux, chaque jour, sans fard et je laisse le spectateur libre de son imagination.

 

Comme dit avec humour le photographe tchèque Martin Kollar : « je suis attiré par les gens ordinaires quand ils ne font rien de spécial ».
Mes photos ne sont pas de l’art, ce sont juste des photos de la vie.

 

Parfois je peux rester plusieurs jours sans m’intéresser aux gens, mon œil étant uniquement attiré par les formes, les lignes, des motifs improbables, des ombres. Une ombre sur un mur m’intéresse autant que la personne ou la chose qui en est la source. Les jours de grand soleil ce sont souvent les couleurs vives qui attirent mon regard et captent mon attention. Dans la rue mon esprit ne connait pas le repos.

 

Photographe compulsif, de l’instant ou tout en préparation ?

 

Compulsif sûrement pas. Tout en préparation non plus. La street photography est l’exacte opposée de la photo préparée. Il faut agir dans l’instant, à l’instinct et sans trop réfléchir. Dans la photo de rue, le temps de la réflexion peut être fatal, votre sujet a disparu dans la foule ou la scène n’existe plus.
J’aime les photographes de rue qui ne se posent pas de questions, comme Joël Sternfeld ou Garry Winogrand, des types dont on a toujours l’impression qu’ils se sont dit : « fais ta photo tu verras après ».

 

Quels sont vos appareils ?

 

Un Nikon D600 et je shoote toujours avec les trois mêmes objectifs : 50 mm f1.4 , 35 mm f2 et 28 mm f2.8. Des objectifs fixes qui m’obligent à constamment me positionner par rapport au sujet et à placer à la bonne distance de lui. Je n’utilise jamais de zoom.

 

Le mieux pour capturer Paris : Noir et blanc ou couleur ?

 

Je ne pense pas que ce soit encore un débat. Ca l’était à l’époque de l’argentique quand les photographes devaient forcément choisir entre charger dans leur boîtier une pellicule couleur ou une pellicule noir et blanc mais aujourd’hui avec le numérique le photographe a la chance de pouvoir faire son choix en post traitement et de changer d’avis à tout moment.
Il n’y a pas de règle absolue ni de jugement de valeur à émettre, c’est un choix personnel du photographe en fonction de sa sensibilité, de ses goûts photographiques, de ce qu’il souhaite montrer.

 

Etant donné que jusqu’au milieu des années soixante les photos de rue étaient exclusivement en noir et blanc, les pellicules couleur alors très chères n’étant réservées qu’aux photographes de mode ou de publicité, notre regard sur la photo de rue s’est façonné en noir et blanc, nos références dans ce domaine sont en noir et blanc. Pour beaucoup de gens et même des photographes débutants, une bonne photo de rue doit être en noir et blanc. Moi-même je n’ai pas échappé à cette règle.

 

Avec le noir et blanc on a souvent le sentiment que le contenu prime sur le reste, mais des grands coloristes comme William Eggelston, Fred Herzog, Ernst Haas ou le génial Saul Leiter, m’ont appris à aimer la couleur et que l’on pouvait aussi faire sortir le contenu d’une photo en couleur.

Pour ma part c’est une fois chez moi, devant mon écran, que je fais des essais et que je décide si je vais laisser la photo en couleur ou la mettre en noir et blanc. Parfois j’hésite et garde une version de chaque.

Personnellement je suis un peu saturé des éternelles photos-clichés de Paris en noir et blanc que l’on voit partout, les amoureux, les réverbères et les pavés luisants ...même celles des plus grands photographes français, et j’apprécie de plus en plus de travailler en couleur.

 

Argentique ou numérique ?

 

Pour moi le problème ne s’est jamais posé, je suis venu tard à la photo et le choix du numérique s’est imposé immédiatement. En tant qu’autodidacte je n’aurais pas eu la patience, en plus, d’apprendre à maîtriser l’argentique. J’étais trop pressé. Le numérique correspond tout à fait à mon caractère impatient car je peux visualiser immédiatement ce que je fais. Et le fait de savoir que des icônes de la photo argentique comme Sebastiao Salgado sont passés au numérique m’a définitivement décomplexé sur le sujet.

 

Votre actualité, vos projets ?

 

A plus ou moins court terme, trouver un agent sérieux capable de me promouvoir à l’étranger, notamment en Asie et aux Etats-Unis où mon travail rencontre un certain succès auprès d’acquéreurs intéressés. Faire une exposition dans une galerie à Paris. Trouver un éditeur pour la publication d’un ouvrage photo. A moyen terme, pouvoir vivre même modestement de mes photos pour ne plus avoir à ne me consacrer qu’à ça.

 

Paris toujours et encore ?

 

Oui, je ferai des photos de ma ville jusqu’à la fin de mes jours, même en fauteuil roulant tant que j’aurai des yeux pour voir. Un street photographer ne baisse jamais le rideau.
 

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